« Obscurité »

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À l’entrée d’Allada, on trouve un vendeur de hauts-parleurs et de télévisions. C’est chez lui qu’on loue les enceintes pour les mariages ou les autres fêtes.

Chaque soir, je reprends place sur mon promontoire délabré. Moite et crasseux d’une journée trop remplie, j’observe avec délectation ces scènes de la vie quotidienne. Jouissance éphémère, je m’imprègne de tout ce qui m’entoure et laisse ma moelle se gorger de ces instants, de ces odeurs et de toute cette vie. Je vis!

À quelques mètres devant moi, un baril rempli de braises crache une fumée noire et épaisse sur une montagne de viande de mouton. Quelques estomacs creux viennent faire la queue à ce guichet qui répand dans les airs l’exquis fumet d’un repas salvateur. Le vendeur plonge habilement ses mains dans cet amas de chairs rôties sans même se soucier des brûlures. De ces entrailles incandescentes, il extirpe victorieusement le morceau dont rêvait son client et le plaque bruyamment sur une épaisse planche à découper gorgée de sucs épicés.
Quelques rapides coups de machettes ont raison des parties les plus cuites qui partent s’installer confortablement dans un bout de pain tiédi par les braises. Le tout est emballé avec une dextérité chirurgicale dans du papier journal, dont la couleur change instantanément au contact de la graisse bouillante tentant de s’échapper de ce cercueil gastronomique.

Effervescence nocturne devant le Festival, un petit stand vend de la viande grillée.

Moi, je suis là, prenant un plaisir exquis à observer tout ça et songeant à quel point ce sandwich de fortune aurait su plonger mes papilles dans une émulsion de plaisir.

Attendant que de l’essaim de costumes colorés et bruyants qui m’entoure émerge une rencontre plus ou moins anonyme, je commande une autre bière. La serveuse, dont la greffe de sourire est un échec médical flagrant, avance d’une lenteur méthodique et pose avec dédain une bouteille encore givrée sur notre table. Tout en m’ignorant complètement, fait dont je me suis agréablement accoutumé, elle décapsule d’une seule main mon précieux sésame et envoie ricocher l’opercule à mes pieds. Je ne peux m’empêcher de lui sourire et de la remercier, j’en suis presque amusé. Une fois la bouteille entre les doigts, j’essuie machinalement le goulot à mon t-shirt où s’imprime alors un anneau couleur rouille, un de plus, véritables olympiades tétaniques. Impossible de m’habituer à ce maudit tabouret, alors, redoublant d’ingéniosité, je me contorsionne discrètement afin de soulager mon assise meurtrie.

Regardant autour de moi, je découvre, dans la pénombre baignant les gravats jouxtant la buvette, un petit groupe d’hommes agenouillés en direction de la Mecque. Ils ont délaissé, le temps de se prosterner, leurs échoppes aux enseignes criardes afin de venir s’en remettre aux mains d’Allah le miséricordieux. Faces contre terre, ils ne se préoccupent guère des passants, dont l’ignorance réciproque et polie est un bel exemple de tolérance.

Une grande partie des commerces de bord de route ont été rasés en prévision de la future nouvelle voie. Cela n’empêche pas ces trois hommes de venir prier en cette fin de journée.

Le crépuscule prend langoureusement ses quartiers et habille les environs d’une fausse obscurité. Timidement, des myriades d’ampoules aux teintes blafardes s’empressent de venir délimiter une éphémère frontière avec les ténèbres naissantes. Les innombrables coupures de courant n’arrangent pas les choses et la nuit pose brusquement son couvercle sur un début de soirée aux effluves musquées. Sans le moindre répit, se déroulent devant moi des bribes de vie d’une banalité magique. Mon regard enfantin redécouvre encore et encore tout ce qui fait de moi, à cet instant, un Homme heureux.

N’étant pas l’exemple le plus darwinien des nyctalopes, je suis agréablement surpris lorsque le groupe électrogène se met finalement à alimenter le semblant d’ampoule qui gît pendu au-dessus de notre table. De ce gibet s’échappent quelques photons qui, dans leur lente agonie, émettent une lumière toute relative.

C’est alors que je croise son regard, un regard curieux que seuls les gosses peuvent se venter d’avoir. Son immobilité tranche avec le ballet cacophonique qui sévit tout autour de nous, à tel point que j’en ai presque la nausée. Il porte sur la tête un improbable plateau où nichent silencieusement une portée de petits sacs jaunâtres ; la blancheur utopique de son t-shirt me laisse penser qu’il a enfin terminé sa journée de travail au bord de cette langue d’asphalte transpirant le goudron et prête à avaler les plus imprudents.
Bien que distinguant à peine ses yeux, je le fixe moi aussi, soutenant ainsi ce face à face empreint d’une douceur qui m’émeut. Je ne peux alors m’empêcher d’imaginer la vie de ce gamin qui ne doit avoir que quelques années de plus que mon fils aîné. Et lui, que peut-il bien penser de moi, grand yovo transpirant, vers luisant gigantesque méditant dans l’obscurité?

Malgré le développement du réseau électrique, une grande partie des villes restent plongées dans la peine-ombre, faut à un éclairage public inexistant.

Le moteur pétardant d’une vieille moto me rappelle à l’ordre et lorsque je reprends mes esprits, le petit a disparu, aussi brusquement qu’il m’était apparu. La fin de ce tête-à-tête étrange me laisse un arrière-goût d’inachevé et je suis triste que cet échange muet se soit si abruptement terminé. Cette rencontre kidnappe mes pensées et les embarque soudainement, je me replonge avec délice et mélancolie dans une journée remuante, une de plus.